De la pierre à l’écran: Conception d’une police de caractères pour les Hiéroglyphes Mayas de la période classique

Certains projets peuvent être achevés en un an, tandis que d’autres peuvent s’étendre sur près d’une décennie. En 2019, le SEI a lancé un projet sur les hiéroglyphes mayas de la période classique, grâce à une subvention du National Endowment for the Humanities des États-Unis et un partenariat avec le Consortium Unicode. Cette première étape a permis d’établir une liste préliminaire de caractères. L’année dernière a ensuite marqué le début de la deuxième phase du projet, représentant une accélération significative de cette recherche.
Au cours de cette phase, des objectifs clés ont été définis: concevoir autant de glyphes que possible, avec un nombre suffisant de variations de taille, pour permettre la transcription d’un éventail aussi large que possible de textes épigraphiques mayas, tout en progressant vers la normalisation Unicode. Au-delà de ces considérations techniques, ce projet poursuit une ambition plus vaste. En faisant le lien entre histoire et innovation, cette initiative vise à faire du système d’écriture maya un outil de préservation culturelle, d’éducation et d’expérimentation, accessible tant aux chercheurs qu’aux non-spécialistes.
Cet article présente un aperçu de la progression de ce projet, décrit les complexités inhérentes à la conception d’une police de caractères pour cette écriture complexe, et souligne le rôle important des archives telles que la collection de Merle Greene Robertson, qui restent aujourd’hui des ressources essentielles pour faire avancer ce type de projet.
À propos du projet
Le projet s’appuie sur l’expertise complémentaire de plusieurs collaborateurs.
Gabrielle Vail, archéologue et épigraphiste basée à UNC-Chapel Hill (États-Unis), apporte son expertise linguistique et épigraphique en tant que spécialiste reconnue du système d’écriture maya, comme en témoignent ses contributions à The Maya Hieroglyphic Codices Database, The Maya Hieroglyphic Database, et The New Catalog of Maya Hieroglyphs, entre autres, qui constituent des références indispensables pour l’étude de ces signes hiéroglyphiques.
Ma participation au projet, en tant que designer typographique, découle de ma recherche sur les hiéroglyphes mayas issus des codex, menées à l’Atelier National de Recherche Typographique (France) dans le cadre du programme Missing Scripts. Cette étude de ces manuscrits m’a permis de développer une méthodologie adaptée aux hiéroglyphes mayas, que j’ai par la suite perfectionnée pour répondre aux spécificités de la période classique. Ma contribution se concentre sur la recherche et la création numérique des glyphes, visant à traduire avec précision la complexité visuelle et structurelle de ces signes.
Andrew Glass, Principal Product Manager chez Microsoft (États-Unis), met à profit son expérience sur des systèmes d’écriture complexes tels que les hiéroglyphes égyptiens pour assurer l’ingénierie typographique du caractère. Ses contributions orientent également le développement d’un clavier permettant de saisir les hiéroglyphes mayas, ainsi que le modèle d’encodage nécessaire à l’intégration de cette écriture dans Unicode.
De plus, Debbie Anderson, Helena Kansa et Anushah Hossain, du SEI, contribuent à la coordination du projet en jouant le rôle d’intermédiaires entre notre équipe et le Consortium Unicode, ainsi qu’en participant à la définition de la stratégie globale d’encodage des hiéroglyphes mayas, lancée en 2015 et couvrant à la fois les variantes codicales et classiques.
La complémentarité de nos compétences respectives constitue un atout majeur pour aborder les différents aspects du projet. Cette approche multidisciplinaire permet une analyse rigoureuse des enjeux linguistiques, graphiques et techniques, et apporte des solutions pertinentes aux défis que soulève la représentation numérique des hiéroglyphes mayas.
Introduction au système d’écriture
L’écriture hiéroglyphique maya est, sans aucun doute, le système d’écriture le plus élaboré des Amériques. En raison de la variété graphique des signes ainsi que de la complexité de leur structure et de leur composition, ce système n’a pas encore été intégré dans la norme Unicode. Nos travaux se concentrent essentiellement sur le corpus épigraphique de la période classique couvrant plus de six siècles d’écriture maya, d’environ 250 à 900 après J.-C., et localisé dans les cités des Basses Terres mayas, situées dans l’actuel Mexique, le Guatemala, le Belize et une partie du Honduras.

Principalement gravée, voire incisée, sur pierre, cette écriture se distingue par sa richesse ornementale, sa qualité illustrative et sa grande variété stylistique. Ces textes relatent souvent des événements historiques liés au règne des souverains mayas, tels que leurs victoires militaires, la commémoration de leur accession au trône, leurs alliances politiques et leurs rituels, qui peuvent souvent être mis en relation, par le biais de cycles calendaires, avec des actions significatives accomplies par des êtres primordiaux et ancestraux.

L’écriture maya est généralement composée en colonnes doubles, le plus souvent lues de gauche à droite et de haut en bas, suivant une organisation visuelle structurée. Les signes individuels sont disposés en blocs, appelés « quadrats », qui peuvent contenir un ou plusieurs glyphes dans un ordre phonétique. Ces quadrats peuvent prendre de nombreuses formes: certains comportent un signe principal dominant entouré d’affixes plus petits, tandis que d’autres présentent une disposition plus équilibrée d’éléments de taille similaire.
La composition est très flexible, permettant la combinaison de logogrammes (représentant des mots, des concepts ou des idées) et syllabogrammes (représentant des syllabes) au sein d’un même bloc selon diverses configurations. Cette flexibilité offrait aux scribes la possibilité de recourir à de nombreuses variantes formelles et ligatures, qui non seulement facilitaient l’ajustement du texte aux contraintes d’espace, mais répondaient également à une recherche esthétique indéniable visant à enrichir sa variété graphique.

Le processus de création
Compte tenu de l’étendue considérable du corpus potentiel de hiéroglyphes de la période maya classique, il était essentiel de définir une stratégie et un ordre de priorité pour le choix des glyphes, car les traiter tous pourrait facilement prendre une décennie. La méthode utilisée pour sélectionner les glyphes repose sur une approche très pragmatique. Nous commençons par choisir un monument de référence, généralement bien documenté et accessible, qu’il s’agisse d’une stèle célèbre ou d’un linteau particulièrement représentatif de la période classique. À partir de ce monument, j’identifie et je dessine tous les glyphes nécessaires à sa reconstitution typographique complète. Cette méthode présente un double avantage: non seulement elle nous permet de développer progressivement un répertoire de signes, mais elle nous permet également de produire des transcriptions typographiques de monuments entiers, rendant ainsi tangible l’avancement du projet et fournissant un futur outil de travail pour les ateliers de Gabrielle.

Pour assurer un dessin fidèle des signes, une méthodologie rigoureuse a été adoptée. La première étape consiste à collecter l’ensemble des occurrences utilisables d’un même signe, issues de diverses sources, périodes et contextes géographiques, afin de constituer un corpus de référence. À partir de celui-ci, une phase de synthèse et d’analyse est conduite en collaboration avec Gabrielle, visant à comprendre le signe par l’identification de ses caractéristiques formelles essentielles. Cette démarche consiste à distinguer les éléments porteurs de sens de ceux relevant de l’ornementation, afin de ne conserver que les composants significatifs dans la représentation du signe. L’objectif n’est pas de reproduire un hiéroglyphe spécifique à un lieu ou à une époque donnés, mais de construire une représentation visuelle générique englobant toutes ses occurrences. Il convient de noter que certains glyphes sont très courants, tandis que d’autres sont rares ou uniques, ce qui peut rendre leur lecture plus incertaine et, par conséquent, leur interprétation plus complexe.

À partir de cette analyse préparatoire, la phase de dessin est engagée, avec l’élaboration de croquis successifs, précisant à chaque calque le tracé du glyphe. La numérisation intervient ensuite, consistant à redessiner numériquement le contour du signe sous forme de squelette, une structure facilitant les déformations futures du glyphe tout en appliquant une épaisseur de trait optiquement adaptée.

Compte tenu de la complexité des blocs glyphiques mayas, qui peuvent regrouper un nombre important de signes, la typographie doit pouvoir présenter chaque glyphe aussi bien dans sa forme la plus détaillée que dans une dimension réduite, autorisant ainsi une libre combinaison avec d’autres glyphes. Selon ce principe, chaque signe doit théoriquement être décliné dans 36 variations possibles, garantissant une cohérence formelle quelle que soit sa taille. Cette gestion des variations est définie sur une grille archétypale de composition en six par six cases, et est adaptée des précédents travaux d’Andrew sur les hiéroglyphes égyptiens. Chaque glyphe doit donc concilier avec précision les exigences linguistiques, tout en respectant les contraintes techniques liées à sa composition numérique.

Au cœur de la collection Merle Greene Robertson
En avril 2025, j’ai eu l’opportunité d’effectuer une résidence de recherche au Doris Z. Stone Latin American Library (LAL) and Research Center de l’Université Tulane, à La Nouvelle-Orléans (États-Unis). J’y ai été accueilli avec une grande bienveillance par l’ensemble de l’équipe, dont le soutien et la disponibilité ont largement facilité la conduite de mes travaux. Le LAL conserve un fonds exceptionnel: les archives et la collection de Merle Greene Robertson, artiste, archéologue et chercheuse américaine, dont les travaux constituent une source essentielle dans l’étude, la documentation et la préservation du patrimoine maya. Cette collection, fruit de plus de quarante années de travail sur le terrain, réunit environ deux mille frottages à l’encre sur papier de riz, accompagnés de photographies, de notes de terrain, de cartes et de dessins détaillés, documentant les monuments mayas à travers toute la Mésoamérique.
Merle Greene Robertson mit au point, puis perfectionna au fil des années, une technique de frottage destinée à reproduire avec exactitude les reliefs sculptés des monuments mayas. Le procédé consistait à appliquer un papier de riz humidifié sur la surface gravée puis à le presser délicatement afin qu’il épouse les contours de la pierre. Une fois le papier presque sec, l’encre sumi ou la peinture à l’huile, selon les conditions du terrain ou la taille du monument, était appliquée par tapotements successifs, jusqu’à l’apparition de l’image en négatif. Ce processus rendait ainsi visible, par contraste, la profondeur et la complexité des sculptures tout en préservant leur intégrité matérielle.

Dans un contexte marqué par la dégradation et le pillage de nombreux sites archéologiques, Merle Greene Robertson qualifiait son travail de « course contre le temps ». Elle s’aventurait dans la jungle mésoaméricaine, confrontée à des conditions éprouvantes, à la faune locale et à la menace des pilleurs, pour documenter ces monuments menacés. L’une des premières femmes à jouer un rôle central dans plusieurs grandes missions archéologiques mayas, elle s’imposa par sa détermination et son expertise, incarnant une figure de la recherche et de la conservation de la culture maya.
L’analyse des archives de Merle Greene Robertson m’a permis d’identifier un grand nombre d’occurrences de glyphes, de comparer leurs tracés à ceux déjà dessinés et d’établir de nouvelles correspondances. Cette exploration a permis la transcription typographique de monuments, jusque-là inédits ou peu documentés, en utilisant la police typographique conçue dans le cadre de cette recherche. De plus, l’examen approfondi de ces matériaux a livré des informations précieuses sur les évolutions et les variations régionales des signes.
Ces documents originaux ont constitué une expérience enrichissante pour cette recherche mais également profondément personnelle. Éloigné de l’écran de mon ordinateur, étudier ces frottages, la texture du papier, les variations d’encre ou annotations manuscrites a apporté une dimension sensible et tangible. En effet, cette expérience a révélé à la fois le caractère monumental de ces inscriptions mais également leur finesse, leur précision et la qualité de leur exécution.

La possibilité d’accéder à plusieurs boîtes d’archives photographiques encore non consultées m’a offert la chance d’entrer davantage dans l’intimité de ces expéditions et de leur quotidien. Ouvrir, découvrir, examiner puis numériser certaines de ces photographies restées intactes depuis leur dépôt a constitué un véritable privilège.
Enfin, cette résidence au LAL a été enrichie par les échanges avec plusieurs membres de l’équipe ayant côtoyé Merle Greene Robertson. Leurs témoignages dressent le portrait d’une chercheuse passionnée, méthodique et profondément engagée dans la préservation du patrimoine maya. Une partie des frottages de Merle Greene Robertson a été numérisée, mise à jour récemment, et est accessible en ligne sur le site du Latin American Library.
Perspective
Le projet avance sur deux fronts complémentaires. Le premier concerne la transcription typographique des monuments de référence de la période classique. Nous avons à ce jour réalisé plus de 200 glyphes, chacun disponible en plusieurs tailles. Ce catalogue en constante évolution continue de s’enrichir à mesure que nous répertorions les inscriptions issues de l’ensemble du corpus de la période classique.
Le répertoire actuel de glyphes nous permet déjà de réaliser des transcriptions typographiques complètes de nombreux monuments, offrant ainsi aux chercheurs des outils pratiques pour étudier et analyser les inscriptions mayas. Chaque nouveau monument transcrit enrichit non seulement notre répertoire de glyphes, mais constitue également une démonstration concrète et pratique du potentiel de cette typographie.

Au-delà de ces applications immédiates en matière de recherche, l’encodage Unicode constitue le deuxième front de ce projet, une étape cruciale pour l’accessibilité et la normalisation à long terme. En 2022, Gabrielle a soumis une proposition préliminaire à Unicode, basée sur les glyphes les plus courants du corpus classique, soit environ 300 signes. L’objectif actuel est de finaliser la conception de tous ces signes en y intégrant les variations nécessaires à leur composition numérique. Le processus d’encodage Unicode est long et rigoureux, impliquant de nombreuses étapes de validation technique, linguistique et communautaire. Au rythme actuel et grâce au financement de la Fondation Mellon, nous devrions être en mesure de soumettre une version consolidée et opérationnelle à Unicode d’ici quelques années, marquant ainsi une étape décisive vers la normalisation numérique de l’écriture maya classique.
À long terme, cette police de caractères a pour objectif de fournir aux épigraphistes, aux passionnés et aux communautés mayas contemporaines un outil permettant l’étude, la préservation et l’utilisation des hiéroglyphes mayas. En rendant ce système d’écriture accessible dans l’environnement numérique contemporain, le projet contribue à sa revitalisation, améliore l’accessibilité des textes mayas et favorise une meilleure compréhension de cette culture, tout en ouvrant la voie à de futurs travaux de recherche.
Quand pourrons-nous enfin taper des hiéroglyphes mayas?
Il n’y a pas de réponse définitive pour l’instant. Il faudra certainement encore plusieurs années de travail avant que l’intégration du système d’écriture maya de la période classique ne devienne une réalité. Cependant, la police de caractères est déjà opérationnelle pour la transcription et la recherche scientifiques, et chaque glyphe achevé nous rapproche un peu plus de l’intégration numérique de cette écriture, de la pierre à l’écran.
| Alexandre Bassi est un créateur de caractères indépendant et chercheur français. Il est titulaire d’un master en typographie de l’École de Communication Visuelle à Paris, et a mené une recherche au sein de l’Atelier National de Recherche Typographique à Nancy, France. Sa démarche s’articule autour de trois axes: la création typographique, la recherche et l’enseignement. Sa pratique s’exprime par le biais de commandes, du développement de caractères pour des fonderies et des designers indépendants, ainsi que des projets auto-initiés. Il est un des acteur du projet pluridisciplinaire Mayan Encoding Project, associé au Script Encoding Initiative de l’Université de Berkeley, États-Unis, visant à donner forme et à faciliter l’encodage du système d’écriture maya au sein de la norme Unicode. |
